Le Comptoir des Livres

From Communauté de la Fabrique des Mobilites


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Description :

Le Comptoir des livres I Novembre 2020

Par Bruno Marzloff, Président de la Fabmob


Introduction

Une fois la spirale mise en route, on ne pouvait plus l'arrêter. Seule chose de sûre, rien ne resterait en l'état. Un changement permanent. Inexorable. Irrévocable. Une planète dynamique. On pouvait bien aspirer à la perfection, mais elle n'était pas prévue. Judith Schanlansky. L'inconstance de l'espèce. Actes Sud. 2011

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Cette première livraison de veille donne le ton. Deux rapports (en pdf) adossés chacun à une récente enquête éclairent l’horizon des mobilités. Le premier donne des mesures précises, détaillées mais affligeantes des impacts toxiques du trafic routier. La pratique automobile coûte cher à l’automobiliste, ça on le savait, mais elle coûte cher en pathologies diverses et pas seulement sanitaires à tous les citadins (l’étude porte sur 432 agglos européennes). On est surpris dans le second rapport que ce soit le MEDEF qui nous apprenne que les Européens sont très fâchés avec la croissance et qu’ils commencent à l’être avec le progrès, socle entre autres d’un siècle de mobilité. En retour, ceci fâche le syndicat. À ses yeux, les Français ne comprennent décidemment rien au progrès, ni à la croissance. À voir ! Enfin, et ceci n’a rien à voir, la philosophe Vinciane Despret, férue d’éthologie et à la plume brillante, laissent les oiseaux révéler leurs pratiques sociales dans la construction et les usages qu’elle (et d’autres experts) observe de leur territoire. De là à penser que nous pourrions revisiter nos espaces et les interlocuteurs de notre habiter et les forces du territoire à l’aune des volatiles, le pas se franchit aisément.


Health costs of air pollution in European cities and the linkage with transport

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Enquête d’ONG européennes sous l’ombrelle de European Public Health Alliance (EPHA), octobre 2020 L’article du Monde pour un survol plus détaillé. Le coût économique de la pollution de l’air estimé à 3,5 milliards d’euros par an à Paris

Quelques centaines de villes européennes au crible des pollutions et de leurs multiples séquelles. Une analyse détaillée de la mortalité (plus de 400.000 décès par an quand même) et des coûts (environ un millier d’euros par individus et par an) issus du trafic routier, principal émetteur de gaz toxiques dans les grandes agglomérations. De nouveaux indicateurs percutent la réalité urbaine. “A chaque polluant sont associés des coûts socio-économiques. L’étude en a identifié seize : des frais médicaux pour traiter des asthmes aux journées de travail perdues” Ces impacts sanitaires ou sociaux monétisés rappellent que la ville est un système et que les effets rebond mérite d’être fouillés avec intelligence et pertinence. Au passage : “l’augmentation de 1% du nombre de véhicules dans une ville ou des déplacements domicile-travail accroîtrait les coûts de l’ordre de 0,5%.” On a vraiment poussé la ville à ses limites. “C’est comment qu’on freine ?” interrogeait le grand Bashung.

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Le rapport au progrès : Regard des Français et comparatif européen

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Septembre 2020 : La croissance, obsession des gouvernances, scrutée en “une” des médias et des écrans, n’est plus d’actualité pour les opinions. 67% des Français adhèrent à l’idée de décroissance, dit l’enquête. Sacrée surprise. Du coup, l’idée de progrès perd de son aura. Seuls 31% des Français identifient des bénéfices liés au progrès (surtout autour des questions de santé et d’environnement), tandis que 24% émettent des critiques négatives. Le MEDEF déplore ces doutes et les attribuent à “la désinformation qui elle-même entretient les peurs les plus irrationnelles, fondées sur des inepties les plus criantes.” Inepte l’opinion ? Peut-on avoir raison contre leurs représentations et leurs craintes très rationnelles de leur futur ? La franchise du MEDEF sur ces chiffres est à son crédit mais leur contestation au motif de l’ignorance des citoyens ne les honore pas. La croissance ne peut être un fait accompli malgré eux. Ce hiatus entre une croissance chaque jour un peu plus délétère et la lucidité de ceux qui n’y croient plus se retrouve dans l’actualité. Par exemple autour des recommandations de la Convention citoyenne pour le climat, progressivement dépouillées de leur audace, notamment sur les questions de mobilité.

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"Habiter en oiseaux" de Vinciane Despret : Réinventer l’habiter par un autre regard sur le territoire

Actes Sud, 2019. Postface Baptiste Morizot

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L'ouvrage de Vinciane Despret "Habiter en oiseaux" est un plaisir qui se mérite. Un texte où les concepts foisonnent et déroutent souvent. Le lecteur persiste car le jeu en vaut la chandelle. La philosophe entend "ouvrir l'imagination à d'autres façons de penser, de rompre avec certaines routines." L’éthologue apprend des oiseaux et de ceux qui les observent "des histoires qui déjouent la tentation des modèles." Elle donne surtout à voir une lecture féconde du territoire, "l'invraisemblable diversité des manières d'être que les territoires ont contribué à inventer", bousculant les poncifs de l'habiter, en un tête-à-queue qui met les sujets et le territoire à fronts renversés. Pour elle, le territoire ne saurait se cantonner à l’espace, c’est une “situation où tout se rejoue” ; les territoires façonnent leurs sujets – les oiseaux en l'occurrence – autant que l'inverse. Se donner les moyens de réinventer le territoire et les alchimies qui s'opèrent avec leurs habitants suppose de se départir des certitudes. La lecture anthopomorphique n'est jamais loin. Si Vinciane Despret ne l'évoque jamais, le lecteur est évidemment renvoyé à l’exercice de projection.

"En vérité, je dis habiter, je devrais dire cohabiter" Pour commencer un utile rappel du social : "En vérité, je dis habiter, je devrais dire cohabiter, car il n'y a aucune manière d'habiter qui ne soit d'abord et avant tout 'cohabiter'." Au sein de cette cohabitation, "l'une des fonctions les plus importantes du territoire chez les oiseaux est 'l'apport d'une périphérie', c'est-à-dire une limite par laquelle l'oiseau est en rapport avec un voisin'." Dans cette cohabitation le jeu d'acteurs se situe moins dans l'agression que dans les fonctions expressives. Dans "l'évènement territorial, dit-elle, le vainqueur n'est pas le meilleur combattant mais le meilleur acteur." Ce n’est pas l’apanage des oiseaux, on trouve sans difficulté des exemples du pouvoir de la théâtralité chez certains de nos contemporains ! Le comportement territorial – certains types d'expression, d'attention ou d’apparition "ouvrent à l'invention et à la réinvention permanente d'usages, aux bricolages, aux expédients, aux détournements, à des formes exubérantes d'opportunisme. Faire feu de tout bois, oui, mais quel feu !"

L’heureuse indiscipline des usages La familiarité, composante majeure du territoire, "permet à l'animal de l'utiliser pour son confort et son bien-être. [Elle] facilite la vie, organise la vie sociale." Certains ornithologues entendent réduire ces comportements à des modèles mathématiques, dit V. Despret. Cette paresse des penseurs réfugiés dans leurs tableaux excel, fait écho à la volonté de rationaliser à tout va, observé par exemple chez les fabricants de la smart city et dans les états de fait du numérique. L'auteure se lâche à l'ironie sur les tentations de normes : "On va enfin se défaire de cette incorrigible diversité, de ces vies individuelles si indisciplinées, de ces circonstances qui gâchent l'unité du tableau et de cet appétit consternant des vivants pour les variations". En fait cette "indiscipline des usages" est heureuse (et la formule est belle qui dit les rebelles), même si elle ne se laisse pas facilement saisir, même si elle enjoint la complexité. De fait, l’ouvrage rappelle que la vie des uns dépend de celle des autres. Truisme bon à rappeler des "assemblages écologiques", des "communautés de vie" ou des "réseaux de vie" (Darwin) souvent occultés. Et "chaque communauté, si différente soit-elle, se pose un problème particulier qui est celui du nombre et des relations d'interdépendance." Le problème n'est pas l'équation universelle mais "comment ce problème reçoit des solutions à chaque fois locales et situées dans le temps." Être aux aguets des spécificités, laisser la parole circuler.

"Voir le social non tel qu'il est fait mais tel qu'il se fait" Autre rupture pour ceux qui raisonnent "la société comme un moule où les individus viendraient se glisser". L’autrice en appelle à Bruno Latour : "si on veut comprendre ce que peut être une société, humaine ou primate, il ne faut pas postuler une matrice sociale […] mais suivre à la trace la création continue des associations, des liens qui 'deviennent' de facto sociaux." Cette sociologie attentive à la réinvention permanente adopte alors une définition performative du social, "car la société n'existe que parce qu'elle est construite par les efforts de chacun de ses membres pour la définir." Une vision constructive, dynamique et exigeante car rien n'est définitif ni dans l'observation, ni dans les analyses, … ni dans les solutions d'ailleurs pour "construire ou réparer le social.” La stabilité, la prévisibilité sont ailleurs dans les cooptations, les hiérarchies qui s'inventent au gré de la vie et des coexistences. Le tableau de l'anthropocène n'échappe pas à son pinceau avec l'idée que "l'environnement est d'abord et avant tout, et n’est peut-être même, qu’une ressource à exploiter", avec au passage une citation bien sentie (empruntée à Fabienne Raphoz) : "Notre espèce a peut-être d'autant mieux détruit 'son' milieu qu'il n'était justement pas le sien."

Le chant de l'oiseau, cri d'appel, cri d'amour, cri d'alarme, ou mise à distance Autre parallaxe, le territoire des possibles et des recompositions permanente du social, "faire du jeu dans le territoire et on respire à nouveau". Suit un principe actif : "le territoire est en fait un acte qui affecte les milieux." Un changement de paradigme qui n'a rien d'évident pour nous qui pensions le territoire en espace quand il faudrait le regarder en actions et interactions. L'expression et les pratiques transforment à la fois le sujet et son occupation. La chute est superbe :"un embryon de plume peut réchauffer, puis devenir habit de parade et enfin, bien longtemps après, lancer l'envol". L’oiseau joue de tout, même du chant : soit cri d'appel, cri d'amour, cri d'alarme, ou mise à distance. Le chant ou la plume comme des extensions de soi. On est autant en poésie qu'en éthologie, voire en politique.

Voir la vidéo de son entretien à Fance Culture à propos de cet ouvrage

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